Chaque mois d’août, nous accueillons des sœurs libanaises pour un temps de repos et d’apaisement — une parenthèse offerte à des religieuses qui vivent, au quotidien, la dure réalité du Liban contemporain.
Ce mardi, sœur Yollanda reprend le chemin de Beyrouth. Son passage parmi nous restera marqué par des instants simples et précieux : des repas partagés, des moments de détente, quelques photos prises au fil des jours, et surtout la richesse d’un pèlerinage vécu aux côtés de sœurs elles aussi de passage. Sa Congrégation, vouée à sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, lui a offert à cette occasion la joie de se rendre à Lisieux.
Cet après-midi, un temps d’échange a réuni toutes les sœurs autour d’elle. Sœur Yollanda a accepté de parler de sa mission et de la situation de son pays. Elle l’a dit avec simplicité : en guerre depuis son enfance, elle porte en elle une blessure qu’elle sait incurable.
Sœur Yollanda porte de lourdes responsabilités : elle est directrice d’une clinique, économe et conseillère générale de sa Congrégation. À travers ces charges, elle nous a fait entrer dans le quotidien de son peuple. Elle raconte comment le dollar a ruiné l’économie du pays, comment une simple facture d’eau ou d’électricité doit en réalité être payée trois fois, comment la corruption circule entre certaines églises diocésaines et le gouvernement. Les maisons de sa Congrégation, pourtant solidement reconnues, doivent fermer les unes après les autres pour éponger les dettes. À cela s’ajoutent d’autres malversations, au sein même du gouvernement et entre les pays qui convoitent cette terre.
Sa parole, digne et sincère, nous a profondément ébranlées — une parole si proche de celle de tout un peuple : l’une de leurs maisons a été détruite ; elles ont décidé de la reconstruire.
Le Liban, qui renaît toujours de ses cendres, pleure aujourd’hui des larmes de sang.
Elle racontait aussi, avec un sourire, combien les premiers jours avaient été déroutants : « En arrivant à Reinacker, ça n’a pas été facile du tout, ce silence, cette nature autour de nous… Le contraste est tellement fort avec ce que nous vivons au quotidien, le bruit permanent, le monde partout, il y a tant à faire… Ici, c’est si calme ! Vous vivez vraiment tranquillement ! » Elle avoue s’être d’abord demandé comment elle allait tenir dans un tel environnement, elle qui avait toujours vécu en ville.
Puis elle a raconté cet épisode : un jour, le responsable de l’établissement qu’elle dirige à Beyrouth — un lieu qui accueille des personnes âgées — l’a appelée pour lui annoncer que le groupe électrogène était en panne, un équipement indispensable puisque l’électricité manque, et très coûteux à remplacer. « J’ai accueilli cette nouvelle avec calme. Mon interlocuteur s’est étonné : « Tu ne t’énerves pas ? Je suis étonné, tu as changé… » Alors j’ai compris que ce séjour m’avait beaucoup apaisée. »
Avant de reprendre le chemin de Beyrouth, sœur Yollanda a tenu à laisser un mot à la fraternité. Elle y confie ne s’être jamais « sentie comme une invitée, mais comme une sœur accueillie, comme dans une famille , touchée par l’attention portée aux sœurs âgées, dans laquelle elle dit avoir reconnu « le visage du Christ Lui-même ». Elle repart avec ces mots : « Vous avez laissé une empreinte d’amour dans mon cœur, et je garderai toujours chacune de vous dans ma prière. »
Article rédigé par sœur Brigitte Desserre et sœur Hélène Rendu