Ce jour-là, le Seigneur nous a donné de rencontrer Monsieur Ahouré, un homme éprouvé par une maladie chronique et par une longue attente de soins. Il s’est présenté à l’hôpital Saint Jean-Baptiste avec une fiche d’évacuation déjà ancienne, portant sur son corps et dans son regard les marques profondes de la souffrance : des douleurs intenses, des saignements abondants, et une fatigue extrême née de la maladie et du manque de moyens.
À la question du retard dans sa prise en charge, il répondit simplement, avec une voix brisée mais sans révolte : « Je n’avais pas les moyens. » Sa sœur, les larmes aux yeux, ajouta que leur venue à l’hôpital ce jour-là était une véritable grâce. Depuis plus d’un mois, ils vivaient dans l’attente silencieuse d’une main secourable, confiant leurs peines et leurs espoirs à Dieu. Jour après jour, ils avaient porté la douleur, l’angoisse et la fatigue, jusqu’à ce qu’enfin, au prix de grands sacrifices, ils parviennent à réunir la modeste somme de cent mille francs CFA (environ 150€). Avec ce peu, ils arrivaient confiants, espérant trouver ici un soulagement et un peu de paix pour un frère brisé par la maladie.
Depuis plusieurs jours, Monsieur Ahouré ne se nourrissait presque plus et ne parvenait plus à se lever seul. Pourtant, lorsqu’il apprit qu’il serait conduit à l’hôpital ce matin-là, une lumière sembla renaître en lui. À l’aube, dès quatre heures, il se redressa et demanda à sa femme de l’aider à s’habiller. Malgré la douleur, malgré la faiblesse, il voulait être prêt. C’est avec peine que la famille l’aida à monter sur la moto. Nous sentions sa souffrance, mais aussi sa joie discrète : l’espérance tenace qu’une guérison, ou du moins un soulagement, était proche.
Touchées par sa confiance et par cette foi silencieuse, nous avons entrepris les soins sans tarder, désireuses d’honorer l’espérance qu’il plaçait en nous. Mais les examens révélèrent une réalité plus lourde : son état nécessitait une prise en charge à un niveau supérieur, hors de portée de notre plateau technique.
Comment annoncer une telle nouvelle à un homme qui avait tout misé sur cette étape ? Comment briser l’élan d’un patient qui avait défié la douleur pour arriver jusqu’à nous, porté par l’unique espoir d’aller mieux ? Comment parler de centres spécialisés et de coûts exorbitants à une famille à qui il avait fallu plus d’un mois pour réunir une somme si modeste ?
Un grand silence nous envahit. Le ciel s’assombrit aussi dans nos cœurs. Nous qui l’avions accueilli avec compassion, écouté avec respect, nous nous retrouvions confrontées à nos limites humaines. Pourtant, la vérité demeurait : nous ne pouvions aller plus loin.
Il fallut trouver les mots, annoncer la nouvelle d’abord à sa sœur. Elle comprit aussitôt la gravité de la situation et fondit en larmes. C’est elle qui eut le courage d’en informer la femme du patient : il leur fallait repartir au village, attendre… peut-être l’ultime heure.
Monsieur Ahouré, entendant parler d’évacuation sans en saisir toutes les conséquences, se disait prêt à partir. Dans sa souffrance, il cherchait seulement à être soulagé. Lorsque la famille lui annonça qu’ils devaient rentrer, faute de moyens, il consentit, dans un silence poignant. Il se redressa, nia sa douleur pourtant dévorante, signant la décharge, s’assit courageusement dans un fauteuil roulant. Sans un mot, il quitta la chambre, Sa sœur le poussa jusqu’au bord de la route, à la recherche d’un taxi-moto. Ils s’éloignèrent dans la nuit, engagés dans un chemin de croix dont tous connaissaient l’issue.
Nous sommes restées là, immobiles, les regardant partir, les confiant à Dieu dans la prière. Toute la nuit, son visage et son histoire ont habité nos pensées. Dès l’aube, l’attente des nouvelles, les appels, les questions, les craintes, suspendues à une parole qui viendrait apaiser ou bouleverser davantage. Malgré tout nous restons dans l’attente.Impuissantes, mais présentes. Fragiles, mais compatissantes. Profondément éprouvées par cette rencontre, mais résolues à demeurer debout, dans la foi et la résilience, au service de nos frères et sœurs souffrants.
Que le Seigneur soit notre force lorsque nos mains ne peuvent plus agir, notre courage lorsque nos mots se brisent, et notre soutien dans chaque épreuve traversée avec et pour les malades.
Sœur Ida Kaboré et la fraternité de Bodo